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Dimanche 18 décembre 2005




        Il y a eu une époque...j’écris ça, et on croirait que j’ai vécu la guerre de 14...où je culpabilisais de ne pas être heureuse. Je regardais ma vie d’un oeil extérieur, en prenant le recul qu’avait mon entourage, et observais invariablement que j’avais pourtant tout ce qu’il fallait : des parents, une bonne école, de bons resultats, un copain, des copains, un toit au dessus de la tête. Une véritable image d’Epinal en somme. Rien a redire.
 

        Sauf peut-etre que malgré tous ces éléments à priori favorables, ce sans-faute visible, je n’etais pas heureuse, vraiment pas. Je ne voyais ni ne croyais en ma propre valeur, à fortiori encore moins ma capacité à être aimée sans condition, et plus terrifiant encore pour moi, je ne voyais pas comment cette situation pourrait un jour changer.

    Cette tristesse prolongée s’était peu à peu transformée en quelque chose de plus profond, de plus lourd et de plus ancré en moi. Sans que je m’en rende réellement compte, ce brouillard intérieur avait évolué en désespoir. Pas le « désespoir » léger de Je-suis-au-désepoir-y’a-pas-de-croissant-c’matin ou encore de Je-suis-au-désespoir-y’a-machin-ki-m’aime-puuuu. Non.

 

    Juste, l’absence totale d’espoir. La certitude absolue que jamais le soulagement n’arrivera, que le poids énorme qui s’est installé sur la poitrine et y fait son chemin inexorablement, la souffrance presque physique tellement elle est intolérable ne s’envoleront jamais. L’image la plus parlante pour moi, encore à ce jour, est celle du tunnel complètement noir qui continue à l’infini, sans espoir d’y apercevoir un jour au loin ne serait-ce que le commencement d’une lueur qui annoncerait la sortie et la possibilité d’un ailleurs indolore. Le désespoir est un mal insupportable car, par nature, il est (ou en tout cas semble) sans issue.

      Je vivais donc dans ce qui me semblait être un affreux paradoxe : j’avais tout et ce « tout » ne suffisait pas à apaiser pas ma souffrance. Au contraire, savoir que j’étais « comblée » et n’en ressentais pourtant aucune joie venait rajouter une couche de culpabilité à un terrain déjà passablement bourbeux. Sympathique paysage de mes états-d’âme. Alors que tant de gens, même trés proches de moi, n’ont pas la moitié du début de ce que j’ai, je suis malheureuse, quelle honte, je ne mérite vraiment rien, je n’ai en fait même pas le droit d’aller mal...voila en gros ce que je ressentais. Tout m’apparaissait finalement trés blanc ou trés noir.

      Quelques mois plus tard, au cours d’un voyage longtemps attendu, elle arrive, sans crier gare, sans se présenter poliment à la porte, sans même expliquer le but de sa visite : l’attaque de panique. Tous les jours, vers 18h30, un mélange violent d’horreur et d’angoisse monte en moi, me laissant complètement submergée, dans la douleur totale. Je passe les détails sur la suite du voyage, sur lesquels je reviendrai une autre fois.

     De retour en France, mon docteur de famille me conseille d’aller voir un psy, car attaque de panique = anguille sous roche, peut-être. « Euh, z’etes sur Docteur ? » « Vi-vi » « Ah »

        Pas trés convaincue, et un brin terrorisée, je me présente au cabinet de celui qui est désormais mon psy « pour environ 4 ou 5 séances, hein » (dixit mon docteur), avec la lettre de ce dernier, et explique dare-dare que je suis là parce que blabla mais que je n’ai pas non plus l’intention de devenir une regulière de son cabinet, ne de m’éterniser dans les murs. Non-mais. Regard un peu amusé du psy...qui voyait sans doute déjà venir la suite, lui.

 

     Au bout de quelques séances, je commence enfin à lui parler un peu...de moi. Un exercice de style qui relève de la torture. J’avais beaucoup, mais beaucoup de mal à faire ça à l’époque (plus maintenant hein, on est d’accord). Mot après mot, en choisissant soigneusement mes expressions, car pour la première fois, l’occasion m’est donnée d’exprimer ce que je ressens à quelqu’un et qu’il le comprenne ... je finis par me dire que c’est maintenant ou jamais : je lui explique ma douleur, mon mal-être, une partie de ce qui hurle dans mes entrailles. Puis je réalise ce que je suis en train de dire et la « raison » l’emporte, je me confonds en excuse : aprés tout non, je n’ai pas de « raison » d’être malheureuse, regardez donc toutes les bonnes choses qu’il y a dans ma vie...

Un court silence qui me semble durer des heures s’ensuit, et les mots tombent, je les sens flotter un moment dans l’air de la pièce, bienveillants  :

« Vous avez mal à la vie, c’est tout »

Ah.

        Et ces mots si courts, si simples, ont été comme une libération, le début d’autre chose dans mon rapport à moi-même, à ma souffrance et à la vie. J’avais le droit de ne pas être heureuse, et donc de ne pas justifier mon malheur. Comme d’autres ont mal au dos, aux dents, à la tete, moi, j’avais mal à la vie. Il avait résumé en une poignée de mots ce que je ne pouvais pas expliquer en moins de 25 pages et encore. Il acceptait ma souffrance sans condition, comme une forme d’évidence. C’était son métier bien sur, il en avait vu d’autres et de plus belles certainement, mais le simple fait me paraissait encore impensable.

Les « 4 ou 5 seances » se sont bien sur prolongées et j'ai appris à dire "je".

Par Mathilde - Publié dans : Des maux, des mots
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Samedi 17 décembre 2005





Alors voilà, il faut le dire, j’ai beau être trés habile en matière de travaux minutieux, ma coordination globale laisse clairement à désirer.
 

    Remarquez, ce charmant détail offre une source de divertissement non négligeable à mon entourage, qui m’en est, du coup, reconnaissante. Ce ne serait donc pas si terrible...sauf que parfois...non, il vaut mieux utiliser un exemple, le dernier en date, remontant à à peine plus d’une semaine, presque un classique du genre :

        Une belle journée d’hiver a commencé, le coeur leger, je grimpe dans la voiture, pose mon sac sur le siège passager, enclenche la musique, et c’est en chantant à tue-tête que j’entame la route. Aucun problème jusque là, même le soleil est de sortie, décidemment aujourd’hui, tout s’annonce bien...me dis-je innocemment.
 

        Je me gare, decidée à prendre un ptit café avant d’aller m’enfermer au bureau, histoire de profiter des premières heures de cette décidemment belle journée. Je sors de la voiture, et l’idée me vient de prendre quelques notes en sirotant ledit café, il me faut donc mon sac.
 

        Et là, petite précision : mon « sac », en matière de poids, s’apparente nettement plus à une valise, gonflé qu’il est du PC, du gros dossier contenant les documents liés à la recherche en cours, d’un autre gros dossier contenant mes notes et commentaires et brouillons concernant ladite recherche, des éventuels bouquins assimilés, et des lunettes-stylos-carnets-agenda-et-autres-babioles, tous in-dis-pen-sa-bleuh bien sur. C’est plus fort que moi, si je ne transporte pas tout, j’ai l’impression que je ne vais rien faire, que je risque de manquer une occasion de bien utiliser mon temps, et autres angoisses complètement déprimantes du maniaque de l’efficacité de base. Au bas mot dix kilos donc. Soupir.       

        Mais bref, revenons à la voiture. J’en sors donc : un pied par terre, un second, tout va bien, j’attrape mon sac...et là, ce gros vicieux (le sac) va en partie se loger dans l’espace béant entre les deux sieges. La voiture est un peu haute, ce qui rend l’opération de sauvetage encore plus inconfortable. Plutôt que de re-grimper dans l’engin pour y soulever le sac et le libérer ainsi de l’emprise diabolique des deux sieges, comme toute personne logique-patiente-réfléchie le ferait, non-non, je préfère saisir les anses du sac de plus belle et tirer comme un veau ( ?). Le résultat de cette démonstration de force arrive vite : le sac-de-trois-tonnes reste coincé, mais moi je perds l’equilibre en continuant de tirer dessus, je pars donc en arrière. Dans un réflexe, désesperé mais tout à fait naturel, je me ressaisis vers l’avant...sauf qu’à l’avant il y a un obstacle : la voiture...et surtout l’arète de la portière (enfin du toit plutôt), que je me prends en plein elan en plein milieu du front, tandis que la portière vient se refermer sur moi. Sympathique coup de grâce.

    Bilan, je suis pliée de douleur sur un parking en pente, et finis de me remettre de mes émotions juste pour m’apercevoir que mon front a doublé de volume. Grand moment de solitude.

    J’ai gardé une magnifique bosse au milieu du front pendant une semaine...et une bosse qui fait mal.

 

Ce jour-là, j’ai abandonné l’idée du ptit café matinal.


Par Mathilde - Publié dans : Plaies et bosses ou l'agilité ignorée
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