Il y a eu une époque...j’écris ça, et on croirait que j’ai vécu la guerre de 14...où je culpabilisais de ne pas être heureuse. Je regardais ma vie d’un oeil extérieur, en prenant le recul qu’avait mon entourage, et observais invariablement que j’avais pourtant tout ce qu’il fallait : des parents, une bonne école, de bons resultats, un copain, des copains, un toit au dessus de la tête. Une véritable image d’Epinal en somme. Rien a redire.
Sauf peut-etre que malgré tous ces éléments à priori favorables, ce sans-faute visible, je n’etais pas heureuse, vraiment pas. Je ne voyais ni ne croyais en ma propre valeur, à fortiori encore moins ma capacité à être aimée sans condition, et plus terrifiant encore pour moi, je ne voyais pas comment cette situation pourrait un jour changer.
Cette tristesse prolongée s’était peu à peu transformée en quelque chose de plus profond, de plus lourd et de plus ancré en moi. Sans que je m’en rende réellement compte, ce brouillard intérieur avait évolué en désespoir. Pas le « désespoir » léger de Je-suis-au-désepoir-y’a-pas-de-croissant-c’matin ou encore de Je-suis-au-désespoir-y’a-machin-ki-m’aime-puuuu. Non.
Juste, l’absence totale d’espoir. La certitude absolue que jamais le soulagement n’arrivera, que le poids énorme qui s’est installé sur la poitrine et y fait son chemin inexorablement, la souffrance presque physique tellement elle est intolérable ne s’envoleront jamais. L’image la plus parlante pour moi, encore à ce jour, est celle du tunnel complètement noir qui continue à l’infini, sans espoir d’y apercevoir un jour au loin ne serait-ce que le commencement d’une lueur qui annoncerait la sortie et la possibilité d’un ailleurs indolore. Le désespoir est un mal insupportable car, par nature, il est (ou en tout cas semble) sans issue.
Je vivais donc dans ce qui me semblait être un affreux paradoxe : j’avais tout et ce « tout » ne suffisait pas à apaiser pas ma souffrance. Au contraire, savoir que j’étais « comblée » et n’en ressentais pourtant aucune joie venait rajouter une couche de culpabilité à un terrain déjà passablement bourbeux. Sympathique paysage de mes états-d’âme. Alors que tant de gens, même trés proches de moi, n’ont pas la moitié du début de ce que j’ai, je suis malheureuse, quelle honte, je ne mérite vraiment rien, je n’ai en fait même pas le droit d’aller mal...voila en gros ce que je ressentais. Tout m’apparaissait finalement trés blanc ou trés noir.
Quelques mois plus tard, au cours d’un voyage longtemps attendu, elle arrive, sans crier gare, sans se présenter poliment à la porte, sans même expliquer le but de sa visite : l’attaque de panique. Tous les jours, vers 18h30, un mélange violent d’horreur et d’angoisse monte en moi, me laissant complètement submergée, dans la douleur totale. Je passe les détails sur la suite du voyage, sur lesquels je reviendrai une autre fois.
De retour en France, mon docteur de famille me conseille d’aller voir un psy, car attaque de panique = anguille sous roche, peut-être. « Euh, z’etes sur Docteur ? » « Vi-vi » « Ah »
Pas trés convaincue, et un brin terrorisée, je me présente au cabinet de celui qui est désormais mon psy « pour environ 4 ou 5 séances, hein » (dixit mon docteur), avec la lettre de ce dernier, et explique dare-dare que je suis là parce que blabla mais que je n’ai pas non plus l’intention de devenir une regulière de son cabinet, ne de m’éterniser dans les murs. Non-mais. Regard un peu amusé du psy...qui voyait sans doute déjà venir la suite, lui.
Au bout de quelques séances, je commence enfin à lui parler un peu...de moi. Un exercice de style qui relève de la torture. J’avais beaucoup, mais beaucoup de mal à faire ça à l’époque (plus maintenant hein, on est d’accord). Mot après mot, en choisissant soigneusement mes expressions, car pour la première fois, l’occasion m’est donnée d’exprimer ce que je ressens à quelqu’un et qu’il le comprenne ... je finis par me dire que c’est maintenant ou jamais : je lui explique ma douleur, mon mal-être, une partie de ce qui hurle dans mes entrailles. Puis je réalise ce que je suis en train de dire et la « raison » l’emporte, je me confonds en excuse : aprés tout non, je n’ai pas de « raison » d’être malheureuse, regardez donc toutes les bonnes choses qu’il y a dans ma vie...
Un court silence qui me semble durer des heures s’ensuit, et les mots tombent, je les sens flotter un moment dans l’air de la pièce, bienveillants :
« Vous avez mal à la vie, c’est tout »
Ah.
Et ces mots si courts, si simples, ont été comme une libération, le début d’autre chose dans mon rapport à moi-même, à ma souffrance et à la vie. J’avais le droit de ne pas être heureuse, et donc de ne pas justifier mon malheur. Comme d’autres ont mal au dos, aux dents, à la tete, moi, j’avais mal à la vie. Il avait résumé en une poignée de mots ce que je ne pouvais pas expliquer en moins de 25 pages et encore. Il acceptait ma souffrance sans condition, comme une forme d’évidence. C’était son métier bien sur, il en avait vu d’autres et de plus belles certainement, mais le simple fait me paraissait encore impensable.
Les « 4 ou 5 seances » se sont bien sur prolongées et j'ai appris à dire "je".
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